Le phénomène de servilité structurée n'est pas l'apanage des monarchies. Il constitue souvent une caractéristique essentielle du fonctionnement des démocraties libérales fragiles. C'est le cas également au Kosovo et en Albanie. Qu'est-ce qui détermine la capacité de la servilité à s'imposer comme un mécanisme structuré au sein de la vie institutionnelle et sociale albanaise ?
fausse servilité et foi
Dans la comédie « Tartuffe », Molière aborde les thèmes de l'hypocrisie, de la fausse servilité et de l'aveuglement face aux apparences. Orgon, un riche Parisien, tombe sous l'emprise de Tartuffe, un homme qui se donne des airs de piété et de moralité. La relation entre la fausse servilité de Tartuffe et l'aveuglement d'Orgon n'est pas simplement un rapport entre trompeur et victime, mais l'incarnation d'une dynamique de pouvoir où chacun produit et renforce l'autre. La structure du pouvoir dans « Tartuffe » est la condition qui rend possible l'interaction entre servilité et illusion. La servilité de Tartuffe tire son efficacité de l'autorité incontestable d'Orgon, tandis que l'illusion d'Orgon est renforcée par un ordre hiérarchique qui la soustrait à toute critique. La foi aveugle d'Orgon en Tartuffe constitue un échec de son jugement moral sur la réalité dans laquelle il se trouve, car il renonce facilement à la responsabilité d'évaluer le caractère et les intentions des actions de Tartuffe.
La relation entre la fausse servilité de Tartuffe et la foi d’Orgon n’est pas une relation d’autosuffisance et d’impuissance de la conscience – maître et esclave – qui, selon la dialectique hégélienne, peut mener à l’émancipation, au développement de la conscience vers la liberté par le travail et l’autoformation de l’« esclave » (G.W.F. Hegel, « Phénoménologie de l’Esprit », traduit par Terry Pinkard, Cambridge University Press, 2018, p. 113-116). Au contraire, c’est une relation qui entrave l’émancipation. Tartuffe n’est pas l’« esclave » hégélien, mais un manipulateur qui exploite la dépendance psychologique d’Orgon. L’humilité de Tartuffe n’a rien à voir avec l’harmonie, ce principe de force intérieure qui garantit le respect d’autrui sans compromettre son intégrité ni son estime de soi. Alors que, dans les traditions philosophiques d'Extrême-Orient, l'ego est conçu comme un obstacle à la culture de la vertu morale d'humilité, comme une capacité de maîtrise de soi, de dignité et de sagesse, l'humilité de Tartuffe est mue par des besoins égoïstes, qui constituent le centre du sens de son existence.
Le servilisme en tant que phénomène social structuré
Dans la comédie « Tartuffe » de Molière, les rapports de domination et de soumission ne résultent pas d’un usage direct de la force, mais d’un pouvoir symbolique, que Pierre Bourdieu conçoit comme un « pouvoir invisible, qui ne s’exerce qu’avec la coopération (ou l’interaction) de ceux qui ne veulent pas savoir qu’ils y sont soumis, ou même de ceux qui ne sont pas eux-mêmes ceux qui l’exercent » (Pierre Bourdieu, « Langage et pouvoir symbolique », Polity Press, Cambridge, 1991, p. 164). Invisible, le pouvoir symbolique, par le biais des institutions (éducation, culture, médias, etc.), des normes et des valeurs, crée la conviction que l’ordre social existant est naturel et légitime. Il agit ainsi sur l’habitus social, système de tendances, d’attitudes et de manières d’agir que l’individu acquiert par sa position sociale, son éducation, son expérience de vie, etc. Dans ce contexte où le pouvoir symbolique façonne l’habitus, et où l’habitus reproduit le pouvoir symbolique, la servilité apparaît non comme un trait moral ou psychologique isolé de l’individu, mais comme un phénomène social structuré.
aussi
La construction de l'État et la légende de Rozafa
Le phénomène de servilité structurée n'est pas l'apanage des seules monarchies. Il constitue souvent une caractéristique essentielle du fonctionnement des démocraties libérales fragiles. C'est le cas également au Kosovo et en Albanie.
Qu’est-ce qui détermine le pouvoir de la servilité à fonctionner comme un mécanisme structuré au sein de la vie institutionnelle et sociale albanaise ?
Le servilisme, en tant que phénomène structuré au sein des pratiques sociales et institutionnelles albanaises, est une forme de reproduction des rapports de domination. Dans ce système, les individus intériorisent l'obéissance à l'autorité comme stratégie d'existence normale, par le biais de l'habitus patrimonial. Cet habitus patrimonial, en tant que mécanisme de médiation entre la structure et l'action, constitue la matrice intériorisée de la culture politique patrimoniale. Façonnée par le pouvoir symbolique et reproduite par la socialisation, cette culture oriente les individus vers une perception de l'autorité comme source personnelle de pouvoir, de la loyauté comme vertu politique et de la soumission comme stratégie d'existence normale. Il constitue ainsi le principal mécanisme de reproduction de la servilité structurée.
Le phénomène de servilité structurée au sein de la fragile démocratie albanaise résulte d'une contradiction structurelle entre les institutions politiques et la culture politique albanaise. Dans les deux États albanais, en apparence, les institutions démocratiques fonctionnent selon des règles et des normes juridiques démocratiques : la séparation des pouvoirs, les élections libres et la Constitution. Cependant, elles ne reposent pas sur une culture politique démocratique où la critique serait perçue comme une composante essentielle de la vie démocratique et où la loyauté irait aux institutions, et non aux sujets politiques ou aux individus.
Les pratiques albanaises d'organisation sociale et institutionnelle reconnaissent deux modèles de gouvernance dominants : le modèle monarchique et le modèle communiste. Ces modèles ont profondément influencé la formation de l'habitus, substance même de la culture politique, qui continue de se manifester sous diverses formes au sein de la fragile démocratie albanaise. L'habitus patrimonial, issu de la culture collectiviste patriarcale albanaise, est une forme d'habitus historiquement structurée qui – jadis façonnée par le pouvoir symbolique de la monarchie et du communisme albanais, et aujourd'hui par celui de la démocratie formelle – oriente le citoyen vers la loyauté personnelle, le clientélisme et la dépendance à l'égard de l'autorité, faisant des relations patrimoniales la norme de la vie politique et institutionnelle. Ainsi, la domination, d'une obligation extérieure, se transforme en une tendance intérieure à agir selon les règles et hiérarchies établies. L'habitus patrimonial a influencé et continue d'influencer le citoyen albanais, l'amenant à concevoir le pouvoir comme la propriété personnelle des dirigeants (chefs traditionnels, dirigeants politiques et dirigeants institutionnels). privilégier la loyauté envers l'individu au détriment du respect des institutions et, au lieu de la méritocratie, s'appuyer sur des réseaux de relations personnelles et de groupe pour obtenir des ressources.
La contradiction entre les institutions démocratiques et la culture politique patrimoniale
Dans le contexte de la contradiction entre institutions politiques et culture politique patrimoniale, l'autorité rationnelle-légale est subordonnée à l'autorité traditionnelle, c'est-à-dire au pouvoir d'un individu ou d'une élite dirigeante (économique, politique, médiatique, culturelle, scientifique, etc.). Dans la vie institutionnelle et sociale albanaise, l'habitus patrimonial constitue le fondement du consensus commun sur les catégories de perception et de compréhension du rapport de l'individu à l'État.
« Par les cadres qu’il impose aux pratiques sociales, l’État, selon Bourdieu, établit et inculque des formes et des catégories communes de perception et d’évaluation, des cadres sociaux de perception, de compréhension et de mémoire… Il crée les conditions d’une sorte d’orchestration immédiate de l’habitus, qui constitue le fondement même d’un consensus sur cet ensemble de preuves partagées qui constitue le sens commun national » (Pierre Bourdieu, <i>Raison pratique : Théorie de l’action</i>, Stanford University Press, Stanford, Californie, 1998, p. 54). À travers cet habitus patrimonial, la servilité dans les fragiles démocraties albanaises s’exerce non seulement par crainte, mais surtout par l’intériorisation de relations de soumission doxicale aux attentes de l’autorité. Du fait de cette « orchestration de l’habitus patrimonial », dans la vie institutionnelle et sociale albanaise, il est devenu tout à fait naturel que l’État et les institutions publiques soient perçus et évalués non comme des structures autonomes, fondées sur des normes générales et des principes impersonnels, mais comme des extensions de la volonté du dirigeant ou de l’élite au pouvoir.
Dans la vie institutionnelle et sociale albanaise, la logique de la primauté de l'autorité individuelle sur l'autorité institutionnelle a légitimé et normalisé la servilité comme un comportement parfaitement « naturel ». Au sein de la culture politique patrimoniale albanaise, les fonctions et postes publics ne sont pas perçus comme des responsabilités institutionnelles, mais comme des instruments de construction de réseaux de soutien et de dépendance. Les citoyens, de par leur position dans la structure sociale, maintenue par l'habitus patrimonial, développent ainsi une propension intériorisée à s'adapter facilement aux attentes de l'autorité. Individuellement ou collectivement, sans obligation directe, ils offrent volontairement leur soumission par un accord tacite et immédiat, convaincus que ce comportement est normal et bénéfique. De son côté, l'autorité patrimoniale utilise le pouvoir public pour s'assurer et récompenser la loyauté. Elle offre privilèges et opportunités à ses « fidèles » en échange de leur soutien, tandis que ces derniers lui témoignent obéissance, loyauté et soutien.
Dans la culture politique patrimoniale, le népotisme n'est pas perçu comme une pratique étrangère, car il est intégré à sa logique même de contrôle et de subordination. Au contraire, il est légitimé comme une manière normale d'organiser les relations de loyauté et de dépendance. Par ailleurs, en raison de la profonde adaptation aux attentes de l'autorité dominante, la critique, en tant que capacité de jugement autonome, est considérée comme dangereuse pour la raison instrumentale du citoyen. Ainsi, par exemple, les employés des institutions publiques, éducatives, culturelles et scientifiques albanaises, même lorsqu'ils constatent les injustices de leurs dirigeants, ne s'y opposent généralement pas. Ils n'agissent pas ainsi uniquement par crainte de sanctions ou de perte de privilèges, mais aussi parce que la culture organisationnelle, orientée par l'habitus patrimonial, leur a inculqué que l'obéissance à l'autorité est le comportement « juste ». Cela prouve, en même temps, à quel point le pouvoir symbolique, issu de l'habitus patrimonial, a exercé son influence sur la formation et le bon fonctionnement de « l'intégration et de la solidarité sociale » des serviles au sein des rapports de dépendance et de domination dans la vie institutionnelle et sociale albanaise.
La normalisation de la servilité dans la vie institutionnelle albanaise
aussi Comment l'opposition kosovare peut-elle prétendre aux rênes de l'État alors qu'elle rêve encore du « pouvoir par la force » ?Les pratiques héritées et créées par l'autorité du pouvoir patrimonial, dans le cadre formel de la démocratie libérale albanaise, ont engendré et cultivé des relations modernes de type « gouverneur-subordonné ». Le problème de la perception de la dépendance dans la démocratie albanaise formelle tient au fait que cette dépendance n'est pas produite et maintenue par la coercition physique directe, mais par le contrôle des ressources, des opportunités, des réseaux de connaissances et du capital symbolique de ceux qui détiennent le pouvoir. Ainsi, la dépendance sociale, économique et symbolique rend le pouvoir durable et reproductible.
L'État maintient et reproduit la centralisation des ressources et des opportunités existentielles par le biais du mécanisme bureaucratique. Dans ce contexte, le citoyen, pour obtenir ce qui lui est dû, est contraint de s'humilier et de se soumettre à l'autorité du pouvoir. Par la bureaucratie, cette autorité est dépersonnalisée. Le citoyen n'est plus un sujet concret, mais un sujet abstrait ; sans adresse, non pas parce que celle-ci n'existe pas physiquement, mais parce qu'elle est multipliée et, simultanément, se multiplie. Cette multiplication est le mécanisme qui mystifie l'humiliation institutionnelle du citoyen. Pour obtenir ce qui lui est dû, le citoyen est contraint de le « mériter » comme une « faveur » d'un sujet concret au sein du mécanisme bureaucratique étatique. Pour y parvenir, consciemment ou inconsciemment, le citoyen, en tant qu'être moral, est contraint de violer son devoir moral envers lui-même : flatter, s'humilier, se soumettre et se montrer servile. Le citoyen humilié, pour éviter une humiliation supplémentaire, recourt paradoxalement à diverses formes de servilité, qui le plongent encore plus profondément dans le tourbillon de l'humiliation.
Ce paradoxe de servilité au sein de la fragile démocratie albanaise résulte de l'interaction structurée entre les structures de pouvoir, la culture politique et les conditions socio-économiques. Cette interaction conduit à substituer au jugement moral autonome, guidé par des principes éthiques, une soumission indigne à l'autorité, motivée par la recherche du profit personnel. Une société digne ne se mesure pas seulement à l'existence d'institutions judiciaires, mais aussi au fait que ces institutions évitent d'humilier les individus, en ne les contraignant pas à la servilité. « Une société digne, dit Avishai Margalit, est celle dont les institutions n'humilient pas les individus. Je fais la distinction entre société digne et société civilisée. Une société civilisée est celle dont les membres ne s'humilient pas mutuellement, tandis qu'une société digne est celle où les institutions n'humilient pas les individus. » (Avishai Margalit, « La Société digne », Harvard University Press, Cambridge, 1996, p. 1). Dans le contexte de cette servilité structurée qui imprègne la vie institutionnelle et sociale albanaise, l'humiliation est à la fois verticale et horizontale. Dans l'organisation verticale de la vie institutionnelle albanaise, l'humiliation est institutionnelle, tandis que dans l'organisation de la vie sociale, c'est la société elle-même qui est la proie de l'insulte. L'insulte vise à porter atteinte à l'honneur social de l'individu, tandis que l'humiliation institutionnelle s'attaque à sa dignité humaine. (Pour une analyse de la différence entre insulte et humiliation institutionnelle, voir : Avishai Margalit, ibid., p. 41-48). L'humiliation institutionnelle place systématiquement et continuellement le citoyen dans une position d'infériorité, lui faisant croire qu'en tant qu'être humain, il est sans valeur ou indigne de respect. Ce message est intériorisé par ceux qui, pour obtenir des faveurs indues, renoncent à leur autonomie morale, mais non par ceux qui, pour défendre leur liberté intérieure, refusent toute forme de faveur ou d'approbation extérieure.
Le gratuit et la liste de clients
En fonction du rôle que jouent les groupes sociaux dans le contrôle des ressources matérielles et la répartition de la richesse globale, les sociétés ont été analysées sociologiquement à travers diverses divisions de classes, notamment à travers la distinction entre les classes privilégiées et les classes économiquement marginalisées : les pauvres et les riches.
On peut toutefois affirmer que la prédominance de l'habitus patrimonial dans la relation entre culture politique et démocratie formelle albanaise a engendré une division sociale fondée sur des orientations morales : a) ceux qui préservent leur autonomie morale, leur dignité et leur respect de soi – les personnes libres ; et b) ceux qui, par intérêt personnel, renoncent à leur autonomie morale et à leur respect de soi – les clientélistes. Dans la pratique sociale albanaise, ces deux orientations morales ont donné naissance à deux modes d'action sociale fondamentaux : l'orientation créative et l'orientation clientéliste. Tandis que le groupe des individus créatifs, guidé par le principe d'autonomie morale et de respect de soi, est imprégné d'éthique professionnelle, de responsabilité envers soi-même et autrui, et animé par le désir de créer de la valeur, le groupe des individus clientélistes est orienté vers le gain matériel et le prestige social, sans se soucier du mérite, du travail ou de la responsabilité morale. Les clientélistes, en dissociant le gain des principes éthiques de l'action, nient l'existence d'une obligation morale qui dépasse leurs intérêts personnels. Pour eux, la distinction entre le bien et le mal perd toute signification dès lors qu'elle entre en conflit avec les intérêts du profit et des faveurs. Au contraire, les créateurs, guidés par une raison éthique, associent la valeur de l'action humaine à l'intégrité, à la responsabilité et à la création du bien commun. Pour les personnes à vocation créative, le bien-être et la reconnaissance sociale découlent directement de leurs aptitudes créatives, de leur travail et de leur dignité. En revanche, les individus à orientation clientéliste cèdent facilement à la recherche de bien-être et de prestige sans fondement méritoire, obtenant des résultats non pas grâce à leur créativité, mais par l'exploitation d'opportunités, de relations et de positions de pouvoir.
Cette distinction inclut également la différence entre les manières de construire l'estime de soi. Les individus libres, à vocation créative, fondent leur estime de soi sur l'autonomie morale, la capacité d'agir et l'épanouissement par la création. Les individus à vocation clientéliste, quant à eux, fondent leur estime de soi principalement sur la reconnaissance et l'appréciation qu'ils reçoivent d'autrui, ainsi que sur le prestige et les privilèges que leur confère leur position sociale. En ce sens, les clientélistes recherchent la satisfaction immédiate de leurs besoins égotiques par des ressources externes, tandis que l'existence des créateurs repose sur la volonté de créer la vie, sur le développement des capacités humaines et sur le renforcement de la pérennité de la vie, en s'appuyant sur les valeurs de liberté, de dignité et d'humanité.
Dans la société albanaise, où l'habitus patrimonial et les relations clientélistes sont extrêmement forts, les différences de classe ne disparaissent pas vraiment, mais sont souvent masquées par la création d'une nouvelle forme de solidarité, non pas fondée sur des valeurs civiques ou des intérêts sociaux communs, mais sur des tendances clientélistes. Ainsi, la solidarité de classe traditionnelle est de plus en plus remplacée par la solidarité des réseaux d'intérêt, de dépendance et d'échange de privilèges. Dans ce contexte, la devise traditionnelle « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » prend un sens inversé : elle est symboliquement remplacée par un appel à l'unification des individus autour de la logique de l'intérêt : « Albanais de toutes les classes sociales, de toutes les régions, de tous les partis politiques, de toutes les affiliations religieuses et culturelles, unissez-vous à la formation du clientélisme ! »
Les clientélistes, en tant qu'acteurs sociaux, absorbent les chocs de la contradiction entre la culture politique et la démocratie formelle albanaise. Ils sont les garants de la stabilité et de la pérennité du rapport gouvernant-subordonné, qui reproduit l'humiliation. Les créateurs, c'est-à-dire les individus libres, sont perçus comme dangereux dans le contexte de la domination de la logique clientéliste car ils promeuvent et soutiennent un changement progressiste et émancipateur, en conflit avec l'ordre gouvernant-subordonné « normalisé ».
conclusion
aussi Le « divorce » Kurti-Osmani, la psychologie des foules et la violence du discours public sur les réseaux sociauxL'affaiblissement des relations morales favorise l'émergence et la propagation de diverses formes d'humiliation. L'aspiration volontaire à adopter un statut de servilité, érigée en principe organisateur des relations sociales, ne constitue pas seulement une déviation morale individuelle. Elle est le symptôme d'une crise morale plus profonde au sein de la société et des institutions étatiques albanaises, où le succès est dissocié du mérite, le privilège se substitue à la responsabilité et les relations de dépendance sont valorisées au détriment de l'autonomie morale de l'individu.
Une société démocratique ne se mesure pas seulement à l'existence formelle d'institutions, mais aussi à leur capacité à garantir la dignité humaine et à éviter la production de rapports d'humiliation et de sujétion. La lutte contre la servilité institutionnalisée, force génératrice de diverses formes d'humiliation, est étroitement liée à la transformation de la culture politique et morale de la société. Cette transformation doit commencer par le rétablissement du lien rompu entre la morale politique et la conscience démocratique du pouvoir, condition sine qua non de la reconstruction du lien entre la morale sociale et la sphère publique. Ce combat moral constitue une tentative de détacher la culture politique de l'habitus patrimonial, par le renforcement d'institutions indépendantes, la promotion de la méritocratie, l'éducation critique, la transparence et une nouvelle conception du citoyen comme sujet actif, autonome et égal, et non comme subordonné à l'autorité.