Bien que le Kosovo soit important pour la paix et la sécurité en Europe, la KFOR n'a pas réagi efficacement face à l'agressivité croissante de la Serbie. La KFOR doit revoir sa stratégie avant qu'il ne soit trop tard.
L’escalade verbale et militaire, tant cinétique qu’hybride, de la Serbie s’est considérablement intensifiée ces dernières années ; de ce fait, la sécurité du Kosovo est aujourd’hui menacée à un niveau jamais atteint depuis 1999. La KFOR est essentielle pour dissuader l’agression serbe, mais sa capacité et sa volonté à cet égard suscitent de sérieux doutes.
Agressivité serbe accrue
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Lettre au lecteur — Pourquoi nous sollicitons votre soutien ContribuerUne série d'incidents survenus ces dernières années illustre la gravité des agissements de la Serbie. En mai 2023, des soldats de la KFOR ont été attaqués par des Serbes du Kosovo qui protestaient contre l'élection de maires albanais dans quatre municipalités du nord du Kosovo. Un mois plus tard, trois policiers kosovars ont été enlevés par la police serbe au Kosovo et emmenés en Serbie. En juillet de la même année, Alicia Kearns, députée et présidente de la commission des affaires étrangères du Royaume-Uni, a averti que les troupes britanniques avaient observé des armes introduites clandestinement de Serbie dans des monastères orthodoxes du nord du Kosovo. Bien que la KFOR ait nié ces faits, deux mois plus tard, des Serbes lourdement armés et en uniforme ont attaqué la police kosovare à Banjska, tuant un policier, avant de se réfugier dans un monastère orthodoxe. Le gouvernement serbe a décrété un jour de deuil national en hommage aux trois assaillants tués, tandis que le chef du groupe, Milan Radoicic, un proche collaborateur du président Vučić, est toujours en fuite, bien qu'il ait reconnu son implication directe. Les armes utilisées par les assaillants provenaient de Serbie, et le gouvernement kosovar a découvert de nombreuses caches d'armes depuis l'attaque.
En novembre 2024, des assaillants serbes ont perpétré ce que l'UE a qualifié d'« attaque terroriste » contre un canal d'irrigation à Zubin Potok, dans le nord du Kosovo. Le directeur de la police du Kosovo et le ministre de l'Intérieur ont révélé en septembre que l'espace aérien kosovar avait été violé par des drones soupçonnés de provenir de Serbie. Le mois dernier, la gendarmerie serbe a blessé un Serbe du Kosovo, connu pour ses prises de position contre la Liste serbe contrôlée par Belgrade, et l'a enlevé en Serbie.
Durant cette période, le président Vučić et de nombreux autres ministres de haut rang ont affirmé à plusieurs reprises, sans aucune preuve, que le gouvernement du Kosovo s'était livré à un « nettoyage ethnique du peuple serbe ».
Tout ceci démontre clairement que le risque d'une intervention serbe similaire à celle de la Crimée est bien réel. Face aux manifestations contre leur régime autoritaire, les dirigeants serbes pourraient tenter de fédérer la population autour d'une crise fabriquée de toutes pièces au Kosovo. De fait, l'attaque de Banjska pourrait être perçue comme une tentative à peine dissimulée de créer les conditions permettant à la Serbie d'envoyer des forces pour « protéger » les Serbes de souche.
Les échecs de la KFOR
Nombreux sont ceux qui affirment que la présence de la KFOR garantit la sécurité du Kosovo ; la KFOR a pour mandat d’empêcher la « reprise des hostilités » et de créer « un environnement sûr », mais sa réponse à l’agression serbe croissante soulève jusqu’à présent des doutes quant à sa volonté de le faire.
Bien que la KFOR soit intervenue face aux émeutes provoquées par des groupes serbes dans le nord du Kosovo en mai 2023 – et en ait subi les conséquences –, sa réaction face à d'autres incidents révèle un manque flagrant de volonté de répondre de manière appropriée et de reconnaître publiquement la véritable nature de la menace qui pèse sur le Kosovo. Le trafic d'armes de Serbie vers le Kosovo se poursuit et les forces serbes opèrent désormais en toute impunité au Kosovo. La KFOR échoue manifestement à atteindre les objectifs fondamentaux de son mandat.
L’augmentation des effectifs de la KFOR cette année, bien que bienvenue, est insuffisante ; compte tenu du niveau de menace actuel, les quelque 5 000 soldats actuellement stationnés au Kosovo ne suffisent pas. Cependant, au-delà du nombre de soldats, un problème plus profond se pose : le manque de volonté d’agir. L’incapacité de la KFOR à répondre efficacement à l’agression serbe peut s’expliquer, au mieux, par de l’incompétence, au pire, par un manque de volonté politique.
La réaction de la KFOR jusqu'à présent se caractérise par la léthargie et la complaisance. Bien que la KFOR ait réaffirmé son engagement à mettre en œuvre son mandat dans des déclarations publiées après les incidents, le manque d'urgence et d'implication proactive est préoccupant. Cela semble lié à des enjeux géopolitiques qui ont des conséquences inquiétantes pour la sécurité du Kosovo.
La présence, au sein de la KFOR, de pays ne reconnaissant pas le Kosovo, tels que la Grèce, la Slovaquie, la Moldavie et la Roumanie, ainsi que de pays alliés à la Serbie, comme la Hongrie – qui déploie le troisième contingent militaire le plus important (469 soldats) – explique pourquoi de nombreux États contributeurs hésitent à défendre la souveraineté du Kosovo face à l'agression serbe. Par exemple, le gouvernement slovaque – en violation du mandat de la KFOR – a déclaré que ses troupes étaient déployées au Kosovo pour protéger les Serbes. Parallèlement, les alliés traditionnels du Kosovo – le Royaume-Uni, les États-Unis, la France et l'Allemagne – sont préoccupés par l'instabilité intérieure, la guerre en Ukraine et les conflits au Moyen-Orient, et leur volonté d'exiger une approche plus ferme de la KFOR s'est amoindrie.
Questions clés
Les journalistes, la société civile et les partis politiques du Kosovo devraient exiger de la KFOR des éclaircissements sur ses actions menées jusqu'à présent, ainsi que sur son engagement et sa capacité à répondre aux attaques serbes.
En particulier, la KFOR doit répondre clairement aux questions clés suivantes :
1. Attaque de Banjska :
La KFOR disposait-elle de renseignements sur l'accumulation d'armes et de munitions dans le nord du Kosovo avant l'attaque de Banjska en septembre 2023 et, si oui, quelles mesures ont été prises sur la base de ces informations ?
2. Violations transfrontalières :
Depuis 2023, plusieurs incursions violentes en provenance de Serbie ont eu lieu, entraînant des blessés et des enlèvements ; pourquoi la KFOR n’a-t-elle pas été en mesure d’empêcher les forces serbes de franchir la frontière et quel est le plan pour prévenir de futures incursions serbes ?
3. Trafic d'armes :
Pourquoi la KFOR n'a-t-elle pas été en mesure d'empêcher le trafic d'armes vers le Kosovo ? Quelles nouvelles mesures ont été prises pour empêcher cela à l'avenir ? Et la KFOR peut-elle confirmer que ces armes provenaient de Serbie avec l'aval de Belgrade ?
4. Nombre de troupes :
Quand et comment la KFOR réexaminera-t-elle le nombre et la composition de ses troupes afin de s'assurer qu'elle peut remplir son mandat, qui est d'empêcher l'entrée des forces serbes au Kosovo ?
5. Recours à la force :
De nombreux États contributeurs à la KFOR coopèrent étroitement avec la Serbie dans le cadre d'accords de défense, tandis que certains ne reconnaissent pas le Kosovo ; quelles mesures la KFOR a-t-elle prises pour s'assurer que toutes ses troupes auront recours à la force si on leur en donne l'ordre, dans le cas où des troupes ou des gendarmes serbes franchiraient la frontière avec le Kosovo ?
Les appels répétés du gouvernement serbe à la création d’un « Monde serbe » menacent la paix régionale et s’inscrivent dans la continuité du projet de « Grande Serbie » de Milošević dans les années 90. L’indépendance du Kosovo constitue un obstacle majeur à la réalisation de cet objectif destructeur. Bien que le Kosovo soit important pour la paix et la sécurité en Europe, la KFOR n’a pas su répondre efficacement aux agissements de plus en plus agressifs de la Serbie. La KFOR doit revoir sa stratégie avant qu’il ne soit trop tard.
Ade Clewlow est un lieutenant-colonel à la retraite et titulaire du titre de « Membre de l'Ordre de l'Empire britannique ». Il a été officier de liaison de la KFOR auprès du Corps de protection du Kosovo de 2008 à 2009.
Aidan HEhir est professeur de relations internationales à l'université de Westminster, au Royaume-Uni.
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