Comment la carte du jésuite Matteo Ricci se déplace et revient à sa place pour se déplacer à nouveau
1.
Le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez a prononcé un discours important dans une université chinoise le mois dernier. Ce discours portait sur l'histoire de l'arrivée en Chine, en 1583, d'un jésuite italien nommé Matteo Ricci. Dans sa petite valise, il avait emporté quelques livres, un astrolabe et une carte du monde.
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Lettre au lecteur — Pourquoi nous sollicitons votre soutien ContribuerC'était une carte européenne. Précise par son échelle, d'une grande précision, mais biaisée par sa perspective. Car elle représentait le monde tel que l'Occident le concevait : l'Europe au centre et l'Asie à sa périphérie droite, aux confins du globe. À sa vue, les cartographes de la cour impériale demandèrent au jésuite pourquoi la Chine figurait précisément à la périphérie de la carte. Le savant européen comprit alors pour la première fois que la mer Méditerranée était le centre de son monde, mais pas de celui des autres. Chaque monde avait son propre centre, et Matteo Ricci redessina entièrement sa carte. Cette fois, il prit l'océan Pacifique comme axe et y intégra tout le continent eurasien.
Cette partie du discours décrit peut-être de manière plus condensée le grand mouvement géopolitique (ou l'un des mouvements tectoniques) que traverse notre monde, un phénomène dont M. Brzezinski avait mis en garde depuis le début de ce siècle, à savoir que le poids de l'histoire se déplace vers l'Est, avec une Chine atteignant la puissance d'une superpuissance.
2.
Il s'agit d'une forme de réflexion. Il faut donc tenir compte du poids croissant de la Chine et du développement de l'Asie en général, et envisager le monde selon une perspective où, comme l'avait redessiné Ricci, le Pacifique constitue l'axe et où nous, les Méditerranéens, faisons partie du continent eurasien.
Entre les deux cartes de Ricci, celle où la Méditerranée (le centre de la Terre) constitue l'axe et celle où le Pacifique l'est, il existe, me semble-t-il, une réalité intermédiaire. Dans cette réalité intermédiaire, il est clair que la Chine est une puissance déjà établie (et non plus une puissance émergente, comme on le considérait au début du XXe siècle), mais il est tout aussi clair que ce fait, ainsi que la présence des États-Unis comme autre puissance en face, ne signifie pas que nous vivons dans un monde régi par l'équilibre entre ces deux superpuissances.
En réalité, nous vivons dans un monde où l'équilibre fait défaut, c'est-à-dire dans une réalité sans harmonie, dans un monde sans nouvel ordre international. Et ce nouvel ordre international tiendra compte non seulement du poids des deux superpuissances, mais aussi de celui des puissances moyennes, comme les appelle le Premier ministre canadien, Mark Carney, des pays comme le sien et d'autres (Afrique du Sud, Brésil, etc.).
Selon Carney, le nouvel ordre international, de plus, ne devrait pas être un acte de soumission à un monde isolé et transactionnel et « il peut être reconstruit par l’Europe ».
3.
L'Europe que Carney imagine capable d'instaurer un nouvel ordre international se comprend mieux à la lumière du lieu où il s'exprimait : le Sommet de la Communauté politique européenne. Ce sommet, une initiative du président français Macron, dépasse avec succès les frontières étroites de la conception traditionnelle de la politique européenne, cantonnée à l'UE et à ses voisins. Dans des cercles concentriques incluant la Turquie et des pays ne se reconnaissant pas mutuellement, comme le Kosovo et Chypre, ou encore l'Espagne, le sommet de cette année s'est tenu en Arménie, avec le Canada comme pays invité. Ainsi, l'Europe mentale, c'est-à-dire l'espace politique européen, s'étend du Canada au Caucase.
Cet exercice mental inverse paradoxalement la première carte de Ricci : lorsque l’Europe mentale s’étend du Canada au Caucase, la Méditerranée acquiert une plus grande importance symbolique. De plus, elle acquiert une valeur propre, celle de conceptualiser le nouvel ordre mondial. La Méditerranée est le berceau de l’agora, la place publique où les arguments du libre débat sont pesés afin de prendre des décisions pour les peuples libres, c’est-à-dire pour la démocratie.
Et le sommet de la Communauté politique européenne à Erevan revêtait pour moi une importance particulière, celui où Carney et d'autres dirigeants européens conceptualisaient le nouvel ordre mondial dans un débat sur les peuples libres et égaux.
Cela paraît facile à dire, mais à l'échelle mondiale, il n'existe aucune réunion de ce type de chefs d'État ou de gouvernement où le niveau des débats ne relève pas d'un acte protocolaire, mais d'un exercice d'analyse intellectuelle.
4.
L'écart entre la première carte géopolitique de Ricci et celle qui résultera du nouvel ordre international porte le nom de « polycrise », donné par la Première ministre italienne, Melanie Melloni. Selon elle, nous vivons non pas une crise unique, mais une période de crises multiples et simultanées qui interagissent : migrations, sécurité énergétique, actions malveillantes de l'intelligence artificielle, effondrement de la confiance dans la démocratie, etc. C'est pourquoi j'aborderai la « polycrise » dans son ensemble.
L'action européenne est toujours préférable, qu'il s'agisse de l'UE et de son entourage, d'une Europe mentale ou d'une Europe puissante forte de ses alliances de marchés ouverts, de l'Amérique latine à l'Inde (comme l'expliquera la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen).
Ou, comme l'expliquera concrètement le président français Macron, le prochain défi sera, selon lui, de s'affranchir de la dépendance vis-à-vis des États-Unis et de la Chine. La dépendance vis-à-vis des États-Unis se traduit par la protection militaire américaine, à laquelle l'Europe est habituée depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. La dépendance vis-à-vis de la Chine se traduit par la technologie, à laquelle l'Europe est habituée depuis la fin de la Guerre froide.
5.
À Erevan, la communauté politique européenne a cherché à démontrer que, même si elle n'occupe pas une position centrale, comme sur la première carte de Ricci, elle n'est pas pour autant marginalisée, ni géographiquement ni politiquement. De plus, lors du sommet précédent, les frontières de cette communauté étaient la Grande-Bretagne à l'ouest et l'Ukraine à l'est ; cette fois-ci, le Canada se trouvait à l'ouest et l'Arménie à l'est. Le Canada, en tant que « puissance moyenne » devant trouver un modus vivendi avec les États-Unis et l'Arménie, constitue un point stratégique important qui, en se détachant de la Russie, s'intègre à un corridor énergétique majeur, et donc également géostratégique, reliant la mer Caspienne à la Méditerranée.
Voici comment j'ai perçu ce sommet du point de vue d'un observateur, au Kosovo, au cœur de la Méditerranée et paradoxalement en marge de l'Europe.
Dans cette profondeur, loin des centres autoproclamés du monde, on comprend peut-être plus clairement que la carte de Ricci n'est plus une question de géographie, mais de capacité à produire de l'ordre : celui qui parvient à conceptualiser et à organiser la réponse à la polycrise se place au centre.